Si l'esprit de Cartier-Bresson,
Ronis, Boubat ou Doisneau plane sur les photos élégantes et sereines de
Thierry Schoenenwald, c'est davantage comme figures tutélaires que comme
source d'inspiration. Car c'est avec un œil neuf, sans les présupposés
d'une culture photographique qu'il ne possédait pas, que celui-ci a abordé
la photo il y a plus de vingt ans, et le noir et blanc depuis 1998. Plus
tard, il découvrira ces grands maîtres, et tissera avec eux une parenté
d'univers, ancré dans la réalité quotidienne, profondément humain, et
volontairement humaniste.
Saisir l'intime réalité, telle qu'elle se présente, sans artifices ni
effets, tel semble être l'origine et la finalité de la démarche de Thierry
Schoenenwald. Ainsi par exemple ne travaille-t-il qu'à la lumière naturelle,
comme pour authentifier cette beauté du réel qu'il traque partout où elle
peut se cacher.
Pourtant, le choix du noir et blanc révèle en même temps une volonté de
sublimer ce réel donné. En renforçant les contrastes et en dramatisant
l'image, il pose une distance, rappelle implicitement que nous ne sommes
pas devant la réalité - dont la couleur rendrait toute la banalité- mais
bien devant une photographie.
Sans ostentation, l'artiste, par ce travail des contrastes, magnifie ce
qui, simplement sous nos yeux, se noierait dans le quotidien. Il sait
à merveille en faire émerger une dimension d'étrangeté, où l'extraordinaire
se révèlerait sous l'ordinaire, et où renaîtrait la beauté enfouie sous
l'habitude. Ainsi, si beaucoup de ses photos s'intitulent simplement "
vie quotidienne ", c'est qu'il cherche davantage à en saisir le caractère
unique qu'à offrir au regard des images spectaculaires ou exceptionnelles.
Chacune de ses séries sont pour lui l'occasion simple de raconter (la
série " Jour de fête ") ou de rappeler (" Venise ") une histoire, de créer
ou de rendre compte d'une ambiance, d'une atmosphère.
Curieux de quotidiens différents, il ne manque pas une occasion de partir
en exploration vers d'autres intimités, au Japon bien sûr, en Grèce, en
Italie...Il en revient avec des clichés, témoins de rencontres et de moments,
uniques par essence, extraits du tourbillon de la temporalité.
Ainsi présente-t-il avec habileté, comme en sa série " Rencontre avec
le Pays du Soleil Levant ", de savants mélanges de tradition et de modernité
...qu'on ne saurait dater. Ses photos prennent alors une dimension, et
donc une valeur et une force, atemporelle. Car Schoenenwald n'oublie jamais
ce que la peinture lui a appris, ce souci de transcender le temps et de
survivre à l'éphémère. Un cliché trop daté ne serait pas de l'art, dit-il,
mais du reportage.
Un sens aigu de la composition, lui venant de ses velléités premières
de peintre, lui permet de nourrir l'intuition qu'a tout photographe du
" moment opportun ", de l'instant de grâce où il faut appuyer sur le déclencheur,
comme lorsque dans " le mariage shinto ", la mariée s'avance dans un clair-obscur
dramatique, fantômatique, le visage recueilli, et la tension de l'évènement
en devient presque palpable. Intuition donc du moment où " l'image vient
à soi ", pour reprendre un mot de Ronis auquel l'artiste aime à se référer,
contribuant sans nul doute au travail épuré qu'il présente aujourd'hui.
Eloge de l'ombre : pour le photographe, c'est de l'ombre que doit s'extraire
la lumière, c'est par la lumière que s'épanouit la beauté de l'ombre.
Le Caravage, Rembrandt ? C'est davantage vers l'esthétique japonaise -source
importante de travail et d'inspiration- que se tourne l'artiste. On connaît
l'importance que le Japon traditionnel donne à l'ombre, dont la maîtrise
délicate produirait la plus profonde beauté. " Le beau perd son existence
si l'on supprime les effets d'ombre " écrit Tanizaki, postulat dans lequel
pourrait se reconnaître Thierry Schoenenwald.
Dans sa quête esthétique, l'artiste œuvre à rapprocher toutes les formes
de beauté, à la recherche d'harmonies possibles, de rencontres pacifiées
entre l'être humain et la nature, comme celles qu'il orchestre dans ses
séries de nus, où la sensualité suggérée prend le pas sur le visible.
Ici, l'eau court sur le corps comme un voile, là des mots d'amour subliment
les formes féminines qui en deviennent œuvre -et l'on songe, bien sûr,
au " Pillow Book " de Peter Greenaway- et de précieux clairs-obscurs,
encore...
La beauté n'émerge pas tant d'un corps qui n'est ici jamais crûment offert
au regard, mais de ces liens implicites qui tisseraient la trame d'un
monde apaisé : ceux d'une matière humaine retrouvant sa place dans les
éléments, ceux d'une complicité nécessaire, d'une fraternité peut-être
? entre les êtres de cette même matière.
Peu de paysages très urbains, de foules intenses, même dans ses clichés
de Tokyo. De cette sorte de présence physique du vide émerge un certain
sentiment de solitude, quelque chose d'un peu mélancolique, un appel à
l'intime. Souvent, les photos sont cadrées comme si le spectateur assistait
à la scène : le dos d'un homme qui passe, des chaussures au premier plan
comme si on entrait dans le magasin, un artiste seul dans son atelier,
des lieux presque désertés...Il y a comme une sorte d' " effraction "
de l'intimité, comme pour chercher à en percer le mystère, sans voyeurisme
mais avec une authentique curiosité teintée de compassion, et sans doute
beaucoup d'humanité. De celle qui consiste à extirper la beauté de quotidiens
ordinaires, de vies ordinaires, d'hommes ordinaires, dont la contingence
dissolue parmi des millions d'autres ne fait aucun doute et pourtant ils
sont là, le marin grec, les buveurs d'Ouzo sous les parasols, Yukiko...tous
sous son objectif révélateur d'existence.
Il y a, dans le travail de Schoenenwald, une dimension d'idéalisation
du réel qu'il ne renie pas. C'est là au contraire un des moteurs essentiels
de son travail. Pas d'écriture journalistique ni de photo-reportage mais
une quête de sérénité contre le tumulte et la violence du monde, de simplicité
contre sa confusion, de méditation conte sa vaine agitation, d'ombres
en douce contre les néons des villes...
Au gré de rencontres, de réflexions et de son inspiration, de son intuition
et des mots dont il aura couvert ses carnets, Thierry Schoenenwald produit,
petit à petit, une œuvre, construite en séries cohérentes pour le sens
qu'elles diffusent et qui les lie : beauté du réel, empathie pour l'humain.
Il rappelle que, si le monde n'est en soi ni beau ni laid, seules les
images que nous pouvons en tirer peuvent le rendre beau à nos yeux, et
qu'il nous appartient de les créer.
Biographie:
Né en 1959 à Colmar, Thierry Schoenenwald pense d'abord à la peinture
- un stage avec Aldo Villa le marque durablement- mais c'est dans la photographie
qu'il se lance, en autodidacte, au début des années 80. En 1998, il passe
de la couleur au noir et blanc, plus fort, plus émotionnel, plus " artistique
" selon lui. Ses préoccupations esthétiques, ombres et lumière, composition,
dominent alors sa production. En 2000, il reçoit le prix du Salon International
du Tourisme de Colmar. Il expose en de nombreux lieux, à Paris, Riquewhir,
Colmar...En 1999 , grâce à sa rencontre avec Kimiko Kanazawa, il expose
au Centre Culturel Japonais d'Alsace et en 2002, participe à l'exposition
" Autour du Japon " à Ensisheim : il y présente le fruit de son travail
lors de son séjour au Japon. Aujourd'hui, il vit et travaille à Turckheim,
dans le Haut-Rhin. Ses œuvres sont visibles sur les sites suivants : www.artmajeur.com
- www.premieregalerie.com - www.vision-photographique.com .- www.art-kultur.com
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